La capitale insolite

Domaine Cataraqui : 3 anecdotes que vous ne connaissez pas sur ce site patrimonial

Frédéric Smith

Historien, CCNQ

21 septembre 2017

Catherine et Percyval Tudor-Hart devant les cartons de la tapisserie Le premier péché. Vers 1940. Photo : CCNQ

Depuis presque deux siècles, le domaine Cataraqui surplombe le Saint-Laurent et trône au cœur du Site patrimonial de Sillery. Sa villa repose sur les fondations d’une petite maison d’été construite peu après 1831 par le marchand de bois James Bell Forsyth. C’est toutefois à Henry Burstall, aussi marchand de bois, que l’on doit en 1851 la construction de la villa actuelle. Celle-ci, louée temporairement par le gouverneur général de la province du Canada, passera aux mains de la famille Levey (1863-1905) puis de la famille Rhodes (1905-1972).

Voici trois anecdotes à propos du plus bel exemple de domaine pittoresque dans la capitale nationale.

L’origine du nom

James Bell Forsyth - Domaine Cataraqui
Le marchand James Bell Forsyth, créateur vers 1831 d'un domaine qu'il appelle Cataraqui. Photo : James Bell Forsyth, Montreal, Qc, 1865. Musée McCord d'histoire canadienne, Montréal. I-15396

Le marchand de bois James Bell Forsyth choisit de nommer son nouveau domaine « Cataraqui » dès sa création en 1831. Né à Kingston en Ontario, il souhaite vraisemblablement rendre hommage à sa ville natale, autrefois le site du fort Frontenac construit sur des terres appelées Katarokwen par les Iroquois. Ce mot signifie « là où le fleuve et les lacs se rejoignent » et correspond à la topographie de Kingston, située au confluent du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs. Le mot « Cataraqui » est encore très présent dans la toponymie de la région.

Les propriétaires du domaine, jusqu’à Catherine Rhodes en 1972, ont tous perpétué le nom de Cataraqui. Leur correspondance et divers plans architecturaux en témoignent, de même que les journaux d’époque, tant anglophones que francophones.

Le rappel d’un événement historique ou d’un lieu significatif est une pratique courante chez les propriétaires de grands domaines à la recherche d’un nouveau nom. On trouvait par exemple du côté sud du chemin Sainte-Foy, près de la rue Murray, un domaine nommé Bannockburn. L’officier des douanes John Bruce avait ainsi voulu rendre hommage à la célèbre bataille qui avait porté son ancêtre Robert Bruce sur le trône d’Écosse en 1314.

Un futur roi d’Angleterre à Cataraqui

Prince de Galles et futur roi Edouard VII

Le Prince de Galles et futur roi Edouard VII lors de sa visite au Canada en 1860. Il est entouré du gouverneur général Sir Edmund Walker Head, du Major Teasdale, du Colonel Bruce et du Duc de Newcastle, Secrétaire d’État aux Colonies du gouvernement anglais. Photo : H.R.H. Prince of Wales and suite at "Rosemount", Montreal, Qc, 1860. Musée McCord d'histoire canadienne, Montréal. View-7576

En 1840, l’Acte d’Union réunit le Haut-Canada et le Bas-Canada sous un seul gouvernement. Mais où siégera l’Assemblée? Après des expériences infructueuses à Kingston (1841-1843) et à Montréal (1844-1849), on décide que le siège du parlement se déplacera en alternance entre Toronto et Québec. Le gouverneur général et sa suite accompagnent les députés dans la nouvelle capitale.

En 1860, le gouvernement de la province du Canada se prépare à siéger à Québec pour la dernière fois. Le gouverneur général Edmund Walker Head s’installe à Spencer Wood – actuel parc du Bois-de-Coulonge – à Sillery. Mais un violent incendie éclate le 28 février 1860 et détruit la résidence vice-royale. Le gouverneur Head doit se reloger.

Le gouvernement loue Cataraqui du marchand de bois Henry Burstall et procède rapidement à quelques agrandissements afin d’y loger la suite du gouverneur et pour mieux accueillir le prince de Galles, dont la visite est prévue à l’été. Le jeune prince Édouard est de passage au Canada pour y représenter sa mère, la reine Victoria. Il doit procéder à la pose de la première pierre du futur parlement à Ottawa et à l’inauguration du pont Victoria à Montréal.

Édouard n’est âgé que de 19 ans, presque le même âge que le fils du gouverneur décédé à peine un an plus tôt. La douleur est d’ailleurs encore trop vive pour Lady Head, qui ne peut supporter les tourments occasionnés par la présence du jeune prince. Elle se rendra chez des amis aux États-Unis pour toute la durée du séjour d’Édouard à Cataraqui. À la mort de Victoria en 1901, le prince de Galles accédera au trône d’Angleterre sous le nom d’Édouard VII.

De Montmartre à Cataraqui
 

Percyval Tudor-Hart

Percyval Tudor-Hart dan son atelier de Hampstead, à Londres, vers 1915. Photo : Collection de la famille Belmonte.

Godfrey William Rhodes acquiert le domaine Cataraqui en 1905, mais demeure en Angleterre quelques années, tandis que sa fille Catherine étudie les beaux arts à Paris auprès du peintre montréalais Percyval Tudor-Hart. Celui-ci épousera son ancienne élève en 1935 et s’installera aussitôt à Cataraqui. Catherine Rhodes lui fera construire un vaste atelier tout près de la villa.

Lors de ses études artistiques à Paris à la fin du 19e siècle, Percyval Tudor-Hart côtoie de nombreux peintres, sculpteurs et artistes. Il se lie d’amitié avec Henri Matisse à l’École des Beaux-arts puis partage la cour de son atelier dans Montmartre avec Henri de Toulouse-Lautrec. Mais le légendaire mauvais caractère du peintre français ne tardera pas à resurgir.

S’étant adjoint les services d’un entraîneur personnel,  Toulouse-Lautrec possède dans son atelier un haltère démesurément lourd. Un jour, le soulevant avec effort au-dessus de sa tête, le peintre ne peut s’empêcher de narguer Tudor-Hart : « C’est bien trop lourd pour un chétif Anglais! » Fulminant intérieurement, Tudor-Hart ne laisse rien paraître et décide plutôt de feindre l’impuissance à répéter le même exploit pour ne pas gâcher le plaisir de son ami. Lautrec et son entraîneur continuent toutefois de le narguer.

Tudor-Hart, indigné, défie Lautrec de répéter son exploit une seconde fois. Alors que Lautrec soulève à nouveau le poids avec triomphe au-dessus de sa tête, Tudor-Hart se rue sur lui et le soulève à bout de bras, lui et son haltère, pour ensuite les déposer délicatement sur le sol. Toulouse-Lautrec, médusé, lui ordonne de quitter son atelier. C’en était fait de l’amitié entre les deux hommes.

 

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